Chapitre 1
Mes yeux voient le jour, ma mère fatiguée s'effondre et l'infirmière inattentive me laisse tomber au sol. Peu après c'est le mur de Berlin qui s'effondre. Joufflu et frisé, seuls mes longs cils joueront à mon avantage à la maternelle où Marie est mon premier amour. Comme mes cils, ma couleur de peau constitue une différence que j'ignore. Je grandis et apprends à vivre au milieu de trois grands frères et d'une grande soeur.
Chapitre 2
La vie se poursuit, entre humiliation et bizutage des grands frères, réconfort de la grande soeur et désespoir à l'école primaire. Au village on aimait les bronzés, mais à l'école primaire quand t'es le seul, vaut mieux se faire tout petit. Si les grands frères m'ont humilié, je n'oublierais jamais lorsque madame Joubert au CE1 m'a pincé, jeté une brosse puis collé une violente
claque à la joue sous prétexte que je peignais mal. Inconsciemment, son racisme allait peindre ma vie et dépeindre ma personnalité.
Chapitre 3
Entre difficultés financières et grands frères qui migrent dans l'enseignement supérieur, c'est l'émigration: un véritable exode rural. Adieu Mazan, "grande" ville de quelques milliers d'habitants. Direction l'énorme ville d'Avignon connue pour ses 2 gigantesques Auchan et son pont Saint Bénézet. Une chose est sûre ça ne ressemble pas à Mazan, ni sur le plan de la couleur ni sur le décor: ici le blanc se fait rare contrairement à Mazan où il dominait ; quant à notre maison à étage, garage et grenier elle se voit remplacée par d'énormes barres d'immeuble couleur moisissure. Les villas sont de l'autre côté d'un mur aussi long que celui de Berlin...
Chapitre 4
Joyeux d'une troisième place miraculeusement accordée par madame Joubert, je jouis d'une différence de niveau qui me catapulte au premier rang dans ma nouvelle classe. Rang qu'au nom d'un certain égo je refuserai de lâcher jusqu'aujourd'hui. L'école primaire me couronne et me façonne, à 10 ans le collège m'accueille. Collège ZEP- Zone d'Education Prioritaire-, j'ignore si c'était à la saleté ou à l'
échec scolaire qu'on accordait toute priorité. Le rang de premier m'affame toujours, même si on me traite de lèche-bottes ou de sale intello', je ne lâche rien : le "C'est bien mon fils" de mes parents vaut beaucoup plus à mes yeux.
Chapitre 5
Je pensais modeler le collège et son environnement, mais ce sont eux qui me façonnent: j'aime faire la "halla", je suis moins réticent à voler des cerises mais toujours opposé au vol de postes CD. Trois avertissements scolaires me font découvrir la peur, la peur me rapproche de
Dieu, que je découvre. Ce dernier reste alors plus omniprésent que Joubert, l'apprentissage de l'arabe conjugué à celui du Coran accélère une découverte spirituelle qui, jusqu'aujourd'hui, me surprend.
Chapitre 6
Hélas, le rapprochement ne durera pas éternellement, le passage en seconde générale et l'échec de mes camarades de collège font peser la pression sur des épaules qui ne peuvent plus assurer le rôle de lèche-bottes. Des potes sont à la rue, l'un d'eux meurt et qu'Allah le garde; les autres découvrent, fument et vendent de la drogue. Pour ma part la trilogie école-maison-snack résume mes jours. Un quatrième terme s'y ajoute: le basket, j'ai enfin découvert mon sport après maintes humiliations footballistiques.
Chapitre 7
Ma seconde maison, le lycée, me fait découvrir de nouvelles personnalités, de nouveaux modes de vie, de nouveaux styles, de nouveaux goûts:
je découvre la France. J'y découvre mon unique ami aussitôt surnommé
Frère. Je me nourris de tous les apports et finis par accepter qu'un, puis deux surdoués me dérobent le podium scolaire. J'apprends que les individus brillants ont souvent un ou deux ans de moins que moi. Je gravis les échelons de la vie, la vie familiale fait des siennes, je m'implique entre décès, procédures judiciaires et querelles familiales. Une implication mentalement coûteuse. Bientôt, je mettrai terme à mon mandat de victime psychologique.
Chapitre 8
Année 2005, en découvrant des cyber-copines, je découvre aussi des
cyber-racistes. Tout un monde virtuel que je dépoussière, je livre mes combats exprimés par commentaires interposés sur des skyblogs, me forge une réputation auprès des villages voisins -dont les habitants qui comptent parmi eux les fameux cyber-racistes- où on a du mal à me répondre et où mon air dragueur menace "leurs" filles. La fin de l'année 2005 sacralise ma
renaissance.
Chapitre 9
En novembre, 2 frères meurent: Zyed et Bouna sont morts pour rien. Une flambée de protestation jaillit sur tout le territoire de la patrie des Droits de l'homme. Le malaise identitaire, l'inégalité des chances, le racisme, le chômage, l'inégalité à l'accès des services, la pauvreté, la ghettoïsation: tout est dénoncé. Une dénonciation silencieuse dans les coeurs des concernés et violente au sein des plus avilis.
J'apprends une seule chose: ces barres d'immeubles, ces écoles où les élèves sont tous colorés, ces voitures qui brûlent chaque jour, ces trous, ces lycées BEP/CAP préconçus pour les banlieusards, et bien tout. Oui tout est pareil de partout, seul le nom des villes change. Je cherche alors les causes de notre condition commune, je lis enfin des livres qui ne me sont pas imposés, m'affole devant les débats télévisés, découvre le vrai rap, écrit quelques vers bidons.Chapitre 10
Le rap ne sera pas ma voie, skyblog -où je vis désormais- ne sera pas ma résidence définitive. J'ai appris dans cette vie que parler c'est bien, mais agir c'est mieux. Alors j'apprends à parler pour pouvoir mieux agir. J'entame une filière semblable à celle entreprise par les auteurs dont je lis les oeuvres, les intellectuels que j'écoute, les dirigeants du monde qui vont jusqu'à modéliser nos vies. J'aimerais dresser une liste mais elle est trop longue. Surtout que cette liste commence par
Dieu, ma mère, ma famille, mes vrais amis, ceux qui m'ont appris la vie, ceux qui m'ont suivi, puis tous les autres.Quant au Chapitre 11, j'espère pouvoir bientôt l'écrire, mais cette fois sur les manuels d'histoire en démontrant à toi, qui que tu sois, d'où que tu viennes, que tu n'es pas condamné à l'échec. Une des libertés que nul ne peut nous dérober est le rêve, alors rêvons...Moussa, « Peu d'idéaux mais les idées hautes».